2012 64

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2003 59 58 57' 57

2002 56

2001 54' 54 53 52

2000 51 50 49 48

1999 47 46 45 44 43

1998 42 41 40 39 38 37

1997 36 35 34 33 32 31

1996 30 29 28 27 26 23 22 21 20

1995 19 18 17 16 15 14 13 12 11

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Aredje 21, février 1996

EDITO

L'article qui constitue l'essentiel de cet Aredje est extrait du journal Le Monde du lundi 5 février dernier. Trop agréable pour qu'on ne le partage pas avec vous.

Petite précision: le journal Alternative Libertaire cité dans l'article n'est pas le journal belge que vous connaissez mais un homonyme français.

Petit conseil de lecture: si vous êtes à l'école, profitez des grèves prochaines pour lire l'avertissement aux écoliers et lycéens de Vaneigem, particulièrement d'actualité, qui est publié aux milles et une nuits et ne coûte que 60 francs belges (c'est le principe de cette collection: de mignons bouquins tout sympas à un prix ridicule). Si après ça, vous n'êtes pas de toutes les manifs et autres festivités qui s'annoncent, changez de chaîne!

Petit problème d'arithmétique amusante: sachant qu'un écolier averti en vaut deux, combien serez-vous en rue d'ici quelques jours ou semaines?

BINAM'...

AU SEIN DU PAPIER

Jean-Luc "clac-boum"Promo-Biture prépare un Fêtons Pâques sans Jean-Luc. Avec en point d'orgue un concours de dérapage en camion de livraison. Hot! Hot! Hot!

Chez Zelle, les WC étaient fermés de l'intérieur, c'était la foire dans les couloirs (Fellini Fulbinait), c'était la fête dans la salle avec KiKunPaï, Les Jeunes et Kermess. C'était le samedi 3 février. (Ou alors, Fulb Félinait?)

A la Jonction, la maison était fermée de l'intérieur, et Marcor cuvait bien au chaud, condamnant à l'errance nocturne et glaciale les amies et les amis de ses amis.

Il faudra qu'on vous parle bientôt du CD qu'a pondu le groupe Spicy Box, étonnant et détonnant tant sur scène que sur ce CD susdit (ça alors!), c'est sur le label Crash Disques à qui on doit déjà les CDs de Raymonde et les Blancs-Becs qui préparent un maxi pour bientôt.

Ludwig Von 88 vient d'enregistrer un album qui doit sortir tout bientôt vers la fin du mois de mars et qui constituera une galerie de portraits satiriques pas piqués des vers. Cet album n'est pas encore sorti, et pourtant le suivant est déjà prévu, ce sera pour le mois de septembre.

BINAM'...

ON A REÇU...

On reçoît régulièrement des cassettes ou des Cds et on en parle pas souvent. C'est dommage, on va essayer de changer ça. On ne vous dira pas si on aime ou non, ce qui n'a que bien peu d'importance, on va plutôt essayer de vous décrire fidèlement ce dont il s'agit et vous donner les contacts des groupes ou des labels, histoire de vous permettre d'assouvir votre curiosité.

La K7 de Bumpers: dix titres rock'n'roll punk, les Ramones ne sont musicalement pas loin, Cap'tain Igloo et les Lacrymogènes sont humainement tout près. Contact: Pascal parent, 76 rue Wayenberg, 1050 Bruxelles. Tél: 02-649.28.78. En concert le 24-02 à Jette (voir agenda).

La K7 Second Time de Rusty Bars: quatre titres qui rappelle le Iron Maiden du tout début. Contact: Shock Treatment, 10 rue de Bouillant, 50300 Avranches, France. Tél: 33.58.06.35.

Le CD de Mundus: deux titres de six minutes chacun, entre hardcore et death metal, avec des relents d'heroïc Fantasy. Contacts: Robert F., 66 rue de Bois d'Haine, 7100 - La Louvière. Tél: 064-64.14.96.

La K7 de World Pets : 4 titres folk rock speedé, électrique et acoustique. Contact: Nathan Martin, 15 rue Charles de Gaule, 42000 St-Etienne, France. Tél: 77.34.15.12.

BINAM'...

LA BRISE LIBERTAIRE

Chaque mouvement social réveille la fibre anar. Depuis décembre, un air jeune-vieux souffle sur les bureaux de poste, les squats et Internet.

Comme on les trouve toujours où on ne les attend pas - c'est leur fierté, - il n'est pas sûr qu'il faille chercher les anars dans les manifs. Pas sûr qu'il faille les croire tout noirs, ou rouge et noir, avec des bagues à têtes de morts et des keffiehs palestiniens autour du cou. Pas sûr qu'il faille raconter l'histoire sur le mode alphabétique: A cerclé, ou A comme Amelot, cette rue proche de la Place de la République qui loge la vieille Fédération Anarchiste (FA), sa Radio Libertaire - et sa Librairie Publico. Sûr, en tout cas, qu'ils rigolent d'entendre crier au "retour des anars"parce qu'on a vu défiler sur les pavés, en décembre 1995, le chat hérissé de la vieille Confédération Nationale du Travail (CNT), cette petite soeur française de l'anarcho-syndicat espagnol forte des deux mille à trois mille adhérents qu'elle revendique.

Pas un sur cent, mais pourtant ils existent, dit la chanson. Anars ou libertaires, ils ne sont en France que quelques milliers à militer dans des organisations politiques ou syndicales attachées à cette filiation. Snobisme de la contre-culture? Culte enfantin du secret ou paranoïa? Ils redoutent la une des magazines et peinent à reconnaître qu'il flotte aujourd'hui au-dessus du chaudron quelque chose d'impalpable qui "pourrait bien être libertaire". "Un parfum", pour Jean-Pierre Anselme, de l'association Agir ensemble contre le chômage (AC!). "Un cui-cui", disent les trotskistes, ennemis de la FA - noire et anticommuniste,- mais en sympathie avec Alternative Libertaire (AL), au paraphe noir et rouge, "une petite brise", tranche Thierry Renard, secrétaire fédéral du syndicat SUD.

Malgré eux, les coïncidences parlent et étincellent. "En 1995, grâce à la rencontre d'un courant culturel et d'une actualité sociale, le vent libertaire est devenu autre chose qu'un sujet d'étude au passé", juge Raphaël Romnée, secrétaire de la CNT-PTT en région parisienne et responsable du mensuel Alternative Syndicaliste. Alors que cheminots et étudiants, chômeurs et intellectuels manifestent, gais et solidaires, contre le plan Juppé de réforme de la sécurité sociale, Land and Freedom fait un tabac en racontant l'étouffement et le massacre, en 1937, des mouvements anti-franquistes, notamment anarchistes, par les troupes des républicains espagnols: 600.000 entrées en France et une place de favori pour le César du meilleur film étranger. Autre indice, le succès inattendu de l'Avertissement aux écoliers et Lycéens (éditions Mille et une nuits), de Raoul Vaneigem, un petit traité du théoricien situationniste sur "l'éducation carcérale et la castration du désir"vendu à 70.000 exemplaires depuis sa sortie en septembre 1995.

Le vent libertaire ne s'éteint jamais. Celui de mai 1968 avait balayé la fin des années 60. La dernière brise est née au fond des années 80, quand les anarcho-punks, comme les Béruriers Noirs ou Ludwig Von 88, portaient haut et fier leur coeur anar. Un souffle enveloppant, qui court "de l'anti-sexisme et de l'antispécisme, du pro-végétarisme antidope aux autonomes purs et durs, de la rue au mondialisme", résume Marsu, un ex des Bérus. Sans dieux ni maîtres, même quand ils sont membres d'organisations comme la FA ou AL.

A chaque époque ses manières. "Il y a dix ans, la tendance était beaucoup plus lookée qu'aujourd'hui, les Iroquois cohabitaient joyeusement avec les crypto-situs", s'amuse M. Level, cogérant de Parallèles, une librairie libertaire de Paris. Aujourd'hui que tout le monde s'habille en noir et que le style hippie revit, les anars sont davantage des "passe-murailles", qui affinent leurs signes de reconnaissance initiatiques. Par exemple, les pantalons longs et pas "feu de plancher"- autrement dit à mi-mollet - pour se distinguer définitivement des skins.

Certains amoureux de Lautréamont font et défont le monde, le soir, au Maldoror, rue du Grand-Prieuré, ou au Vendémiaire, à Montreuil. Ils trinquent à la Bonne Descente, rue Rébeval, dans le vingtième arrondissement de Paris ou au Courtois, à Nantes. "On discute bien aussi dans les squats", ajoute Stéphane, gentil sourire rose et frêle silhouette noire qui, au café, relit 1984 d'Orwell, douze ans après la date-butoir. Membre du SCALP (Section Carrément Anti-Le Pen), collaborateur de Réflex et de No Pasaran!, deux revues de ce "réseaux national antifasciste", il énumère ces lieux comme un poème: "il y a Les Cinq Sens, Les Cascades, et puis le squat de la Grange-aux-Belles..."

Au début de la décennie passée toujours, la CNT, fondée en 1945 et membre de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT), commence patiemment sa reconstruction. Aujourd'hui, le syndicat qui se réclame du communisme libertaire, est présent dans les grands secteurs publics - La Poste, l'éducation nationale, quelques hôpitaux comme la Pitié-Salpêtrière, les FNAC, les sociétés de nettoyage, la cité des sciences de La Villette... Fin novembre, lors des manifestations de lycéens et d'étudiants, la CNT, qui dispose d'un local à Nanterre et s'est implantée dans une dizaine de facs, gagne ses lettres de noblesse et, grâce à ses beaux autocollants, une incontestable reconnaissance médiatique. Etudiant à Nanterre, Corto, adhérent de la CNT et membre de la coordination étudiante, peaufine l'image en refusant de serrer la main de son ministre, François Bayrou, le 3 décembre 1995.

Mutation de la société et de sa classe ouvrière? SUD, né en décembre 1988 autour de dissidents de la CFDT pour réhabiliter le syndicalisme de lutte autogestionnaire, compte parmi ses animateurs des trotskistes et quelques libertaires venus d'AL. CNT et SUD cohabitent sans vraiment se gêner à la SNCF mais surtout dans le tertiaire. L'employé des postes, derrières son bureau, voilà le nouveau prolétaire. KK, chanteuse de Raymonde et les Blancs-Becs (Crash Disques), un groupe de rock alternatif de la mouvance anar, raconte ses plaintes et son calvaire. "Je taffe aux PTT, pets tété. P, t'es comme un petit pépé. Toute la journée tu ne pense pas tu ne fais que glander."Sur le même album: "C'est le retour du servage. Surveillé par des pions. Exploité par des cons [...] Je n'ai pas l'intention de me tuer à la tâche. Dans toute population sommeille la rébellion. Le doigts dans l'engrenage, tu fais PTT plombs."

Lentement, sûrement, au fil des ces dernières années, la pratique partageuse de la grève s'est aussi affirmée. Coordination de cheminots, d'infirmières... A Nantes, vieille terre anarchiste, Virus Mutinerie et le SCALP avaient longuement disserté sur les manifs contre le CIP, le "SMIC Jeunes", en 1994, et applaudi à ces "AG souveraines où les grévistes décident de tout". Sur le Campus, ils avaient imposé "la démocratie directe, les fêtes, mais aussi la violence", rappellent-ils aujourd'hui. Les anars ne se sentent jamais à l'aise que dans ces AG autogérées. C'est dans les dépôts ferroviaires, les facs, les hôpitaux, les centres de triage, qu'aiment s'épanouir les cent fleurs libertaires.

La musique était là: les premiers ministres peuvent passer, les paroles demeurent. "L'économie se fissure. C'est nous qu'on paye la facture [...] s'agrandit la déchirure, c'est la ballade pour un dur", chante encore KK. Crise de la représentation partisane et syndicale, échecs des variantes marxistes à l'Est, absence d'alternatives réelle à la politique gouvernementale... "Le libéralisme a tapé tellement fort que certains ont parlé de la fin de l'histoire, analyse Thierry Renard. Il y a tout naturellement une place pour des aspirations nouvelles: prendre son destin en main et construire une nouvelle citoyenneté."

Même si Radio Libertaire passe souvent Léo Ferré, même si, à vingt ans, des étudiants relisent Marx et Bakounine et découvrent Guy Debord - "le top du top", - les anars ont trouvé dans les manifs et les grèves de décembre 1995 un terrain et terreau fantastique. "A la CNT, les adhérents sont de trois origines. Il y a ceux qui viennent par affinité idéologique avec notre référence, le communisme libertaire, explique Raphaël Romnée. Il y a ceux qui sont en rupture d'organisations réformistes: c'est mon cas, j'étais à la CGT. Il y a ceux, enfin, qui sont sans passé. Ils viennent parce qu'ils sont jeunes et qu'ils rencontrent pour la première fois le monde du travail, ou parce qu'ils sont vieux et qu'ils rencontrent le chômage."

Rue Voltaire, près de la Nation, dans ce drôle d'immeuble parisien de bric et de broc qui abrite une soixantaine d'associations, ils racontent. "Deux jours de droit à la fac, et j'ai craqué. Pour moi, l'accès au savoir n'est pas une course effrénée à la réussite."Sans croire "à l'éveil des consciences au grand soir", il pense que l'anarchisme passe aussi par "un militantisme de quartier et de proximité". Les libertaires d'AL sont très présents dans ces collectifs, disséminés dans toute la France, et dont les noms cinglent comme des gifles à la société capitaliste libérale: AC!, Droits Devant! Droit au Logement (DAL), RAP (résistance à l'agression publicitaire), Ras l'front...

En musique, en poésie, l'heure n'est pas à l'effervescence. Les revues libertaires sont moins nombreuses aujourd'hui qu'il y a dix ans. L'esprit situ se décline plutôt dans les luttes, au gré des causes et des individus. "Il y a finalement quelque chose de libertaire dans ces associations, ni syndicales ni politiques, à la fois indépendantes et organisées, faites de travailleurs et chômeurs, de syndiqués et de non-syndiqués, qui s'éparpillent un peu partout sur le territoire et qui se retrouvent sur un programme antilibéral de transformation de la société", constate Jean-Pierre Anselme.

L'occupation de l'immeuble de la Cogedim, rue du Dragon, par le DAL, en décembre 1994, a fait tomber dans le vocabulaire normalisé et commun un mot hors-la-loi issu du bréviaire d'Action Directe: les réquisitions. Réquisitions d'emplois à la FNAC-Montparnasse, réquisitions d'emplois, le 1er février, à l'initiative de cent trente chômeurs, associatifs et salariés (CGT, CFDT en lutte), à la direction du travail des Hauts-de-Seine pour exiger l'ouverture de concours administratifs et mettre fin à la pénurie de personnels. Réquisition de papier à Libération, lorsque des étudiants exigent, durant la grève, que le quotidien de la rue Bérancourt publie un texte de la coordination.

Il ne faudrait pas oublier la fête. Celle qui dégénère, en queue de manif, avec l'inévitable baston: "c'est les autonomes!"Celle qui se partage, comme un fou-rire ou, en décembre, un simple partie d'auto-stop. Cachés derrière leurs pseudos, leurs collectifs surréalistes ou leur boîtes postales anonymes, les anars savent aussi très bien travailler pour la galerie et les caméras de télévision. Il y a un an, à l'agence France-Télécom de Saint-Brieuc, les amis de SUD ont "tiré"des lignes téléphoniques pour permettre aux chômeurs de passer quelques coups de fil. EDF peut bien appliquer le jour les tarifs de nuit, se sont dit, en décembre, les grévistes de Toulouse, Nîmes et Périgueux.

Sur Internet, un sacré truc qui "met la communication internationale à la portée de la base", Ballou, étudiant à Nantes, raconte son grand soir à lui: après "les mises en scène de procès hilares de membres du conseil d'administration de la fac, l'arrosage du président Jayez et de quelques profs à coups d'extincteur et de vin rouge". Vieux potache ou futur anar?

Ariane Chemin


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