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L'affaire royale...

La grève a l'occasion de la Question royale (...) fit planer sur la Belgique le spectre républicain. Elle fit aussi planer celui de l'insurrection. La grève avait rapidement pris une ampleur telle que, dans certaines communes et quartiers ouvriers, les grévistes turent en mesure de prendre en main l'organisation de toute la vie sociale, de l'approvisionnement au maintien de l'ordre. En Wallonie, les forces de police communales de certaines localités ouvrières a majorité socialiste prirent ouvertement le parti des travailleurs en lutte (1). Le caractère insurrectionnel de la grève revetit également cette autre dimension : l'abandon de l'outil, le refus d'entretenir les installations industrielles pendant le conflit. Une telle menace fut mise en application dans plusieurs entreprises wallonnes (2).

Mais un autre caractère du mouvement ouvrier anti-léopoldiste marque plus clairement encore l'état d'insurrection qu'il avait créé. Il s'agit de la "Marche sur Bruxelles". Celle-ci devait avoir lieu le 1er août. L'avant-veille, dans la commune ouvrière liégeoise de Grâce-Berleur, une manifestation est réprimée dans le sang, faisant quatre victimes. La veille, toute la Belgique ouvrière, mais particulièrement la Wallonie, se prépare a marcher sur la capitale. Les convois sont en route et tournent les barrages. Certains sont déjà entrés dans Bruxelles. L'Armée des Partisans, qui, dans la résistance, s'était distiguée par sa combativité, met ses troupes sur pied de guerre et se prépare à diriger l'insurrection (3).

Les militants ouvriers, sous la répression nazie, avaient découvert la lutte armée. Ils se mobilisent à nouveau : si la lutte contre le roi est effectivement un combat anti-fasciste, elle est également un combat post-posé de la Résistance : ceux que l'on rencontrait aux avant-postes entre 1940 et 1944, nous les retrouvons en 1950, a la tête de la marche sur Bruxelles (...).

La Question royale offre encore cette autre particularité qui, dans le cadre de la présente étude, nous intéresse directement : la revendication wallonne. A la faveur de l'agitation anti-léopoldiste, la convocation d' Etats généraux wallons est envisagée; on a même parlé, particulièrement à Liège, de la formation d'un exécutif insurrectionnel qui aurait joué le rôle d'un gouvernement provisoire wallon (4)...

Serge Deruette dans Toudi, tome 3, 1988.

(1) Paul THEUNISSEN, 1950: 0ntknopping van de koningskwestie, Antwerpen-Amsterdam, 1984 pp. 105-106.

(2) ibidem, pp. 108 te 126.

(3) "Rapport de la Sûreté de l'Etat sur les événements de juillet 1950" publié par Jean DUVIEUSART en annexe de son livre La Question royale. Crise et dénouement : juin, juillet, août 1950, édition du CRISP Bruxelles, 1975, pages 206-207.

(4) F. SCHEURS, "Contribution à l'histoire d'une insurrection" dans la Nouvelle Revue Wallonne, tome III, 1950, n01, page 15; P. THEUNISSEN op. cit. pages 119, 120 et 121.

Il ne s'est rien passé en 1950 ?

Nous fêtons le 40ème anniversaire du règne de Beaudouin 1er comme si rien ne s'était passé en 1950.

En 1950, le père du roi actuel, Léopold III, était contesté. Une consultation populaire, dont le dépouillement était régionalisé - anticipation évidente du fédéralisme - donna une majorité pour son maintien a l'échelle nationale (en raison de l'avis positif de la Flandre numériquement plus forte), mais un non de Bruxelles et, surtout, de la Wallonie (59 % de non), deux "veto".

On passa outre. Dès le retour de Léopold III, des dizaines d'attentats a l'explosif détruisirent des lignes de chemin de fer et des centrales électriques. 500.000 grévistes firent entrer une grande partie du pays wallon en dissidence.

Le 28, les Etats Généraux de Wallonie étaient convoqués. Le 30, quatre ouvriers tombaient sous les balles de la gendarmerie a Grâce-Berleur, sur les hauteurs de Liège. Des dizaines, des centaines de milliers de grévistes marchaient - beaucoup armés - sur Bruxelles. A Liège, sous l'impulsion d'André Renard, un gouvernement wallon se mettait en place.

Le gouvernement belge parvint a décider le roi a se retirer. Le 11 août, son fils Beaudouin 1er, prêta serment comme "Prince Royal", c'est-à-dire successeur de fait. Mais dès les premières paroles du Prince, un cri l'interrompit : VIVE LA REPUBLIQUE ! Ce cri fut attribué, en ce 11 août 1950, à Julien Lahaut, député de Seraing. Le 18, Lahaut était assassiné. 300.000 personnes l'accompagnèrent à sa dernière demeure.

En raison de la complicité entre l'extrème-droite et une partie des polices, ce crime parfaitement élucidable dès octobre 1950 - ainsi que le montre Verhoeyen - resta impuni.

Laissons aux régimes totalitaires le privilège absurde et barbare de faire complètement silence sur le passé qui les gène. La démocratie, que ce soit en Hollande, Angleterre, Etats-Unis, France... vit aussi de se nourrir d'une réflexion sur le grand mouvement parti du siècle des Lumières - et qui n'est pas achevé - visant à faire passer le contrôle des sociétés, d'un homme ou d'un petit groupe d'homme, à l'universalité des citoyens...

La Wallonie de 1950 appartient à ce mouvement ancré dans le passé et qui doit encore se développer dans l'avenir. Plus que jamais les démocraties doivent entretenir leurs traditions démocratiques et universalistes. Le travail sur la mémoire, ce n'est pas la simple émotion du souvenir et des commémorations, c'est une part essentielle de l'argumentation et des débats qui doivent faire de nos espaces publics des lieux ouverts aux peuples rendus à leurs citoyens. Faute d'un repère comme celui de 1950, la Wallonie sera emportée par la marée montante de l'insignifiance et de l'éphémère, cette subtile barbarie des temps que nous vivons.

La Wallonie de 1950 appartient à notre vérité de peuple et à la vérité de tous les peuples parce que 1950 appartient à l'histoire des mouvements démocratiques.

Ne faisons pas comme si... C'est trop facile et c'est trop dangereux. Et ne tuons pas Lahaut une troisième fois.

José Fontaine in Wallonie Libre n°10, mai 1990

Sources:

Herman Theunissen, Ontknopping van de koningsqwestie, Avers-Amsterdam, 1984.

E. Verhoeyen et R. Van Doorslaer, De moord op Lahaut, Anvers 1985

Il est significatif d'une certaine démission wallonne qu'il faille s'adresser a des sources flamandes pour reconstruire notre mémoire...


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