kestufé noël 71-86-21-36 en juin en mai vocations wallon

1936 : révolution en Catalogne

"1936. Plusieurs garnisons des Iles Canaries et du Maroc se révoltent en juillet 1936 contre le gouvernement républicain mis au pouvoir par la victoire électorale du Front Populaire. La révolte, menée par le général Franco avec les nationalistes et les catholiques, est bientôt soutenue par les principales garnisons (Burgos, Saragosse, Valadolid...) et par la quasi totalité de l'aviation militaires espagnoles. L'étranger aide ouvertement ou secrètement chacun des deux camps dans une guerre civile particulièrement cruelle qui se termine en mars 1938 [erreur: mars 1939] par la victoire totale de Franco après avoir coûté la vie à des milliers d'espagnols"

Ce texte est extrait du catalogue de la tonitruante exposition J'avais 20 ans en 45 qui s'est tenue à Bruxelles pendant près d'un an, de fin 1994 à fin 1995. Un seul et maigre panneau y était consacré à la Guerre d'Espagne. Plusieurs éléments sont frappants dans l'extrait cité. D'abord, rien n'est dit sur le mouvement révolutionnaire qui culmina en Catalogne de juillet 1936 à mai 1937. Ensuite, le coup d'état fasciste et militaire de Franco est présenté comme une révolte, ce qui est bien le comble. Enfin, la question de l'aide étrangère se résume à une sorte d'équitable distribution. Ne soyons pas naïfs, tout ceci n'est pas le fait d'une négligence fortuite. Nous sommes clairement en présence de la version des faits qui prévalait ici à l'époque, dans les démocraties parlementaires. En fin de compte, mieux valait Franco ou Hitler plutôt qu'un risque d'embrasement révolutionnaire.



A la suite d'une série de soulèvements à travers l'Espagne au cours des années '30, c'est bel et bien une insurrection prolétarienne qui se déclenche en juillet 1936, au moment du coup d'état de Franco. La Catalogne en particulier voit naître un profond mouvement des prolétaires des usines et des campagnes, renversant dans leur pratique les catégories sociales, politiques et économiques en vigueur, et se heurtant sur cette voie aux directions des organisations traditionnelles, partis et syndicats. C'est l'élan le plus historiquement inédit de cette période, dont bien des leçons restent à tirer. Tant concernant l'adversité, que du point de vue des fragmentaires et éphémères réalisations anticapitalistes.

Et pourtant, en dépit de cette force subversive pratique, auto-organisée et combative de bien des révolutionnaires (quelle que fut leur affiliation), le mouvement fut miné par ses contradictions. La participation de ministres anarchistes de la CNT (en novembre 1936) au gouvernement républicain de Largo Caballero, est révélatrice d'une fameuse inconsistance. Ce dévoiement s'inscrit dans le cadre de la mobilisation et de la focalisation strictement antifascistes du mouvement, au détriment de l'objectif révolutionnaire global. Et qu'on ne s'y trompe pas, les fameuses Brigades Internationales qui débarquent dans l'Espagne embrasée se fourvoieront également dans la voie strictement antifasciste, vouée à l'échec, tournant le dos à l'indispensable consolidation de la révolution.

Quand les prolétaires se mettent sous la direction de l'Etat républicain, le mouvement révolutionnaire se transforme en guerre capitaliste classique (ce bon vieux mot d'ordre récurrent du capitalisme: insatiablement détruire pour reconstruire). Le tournant se situe en mai 1937, après l'ultime insurrection à Barcelone, à laquelle participa la Colonne de l'anarchiste Durruti. Croyant éviter le pire en soutenant la démocratie (No Passaran!... Ils ne passeront pas?), les prolétaires subiront tour à tour la répression démocratique et fasciste. Aujourd'hui encore, l'antifascisme prône un front de conciliation des classes sociales autour de l'Etat, défenseur des intérêts supérieurs... du Capital.

Considérons simplement les faits: le camp républicain espagnol (dont les communistes, maigrement soutenus par Staline en échange d'or en barres) saborde la révolution. Franco écrase le camp républicain. Hitler soutient Franco et met l'Allemagne au pas (c'est-à-dire au travail forcené). Enfin, l'Allemagne nazie fait barrage aux éventuelles velléités expansionnistes du bureaucratisme stalinien. La boucle est bouclée.

S'il faut des exemples concrets, citons les Etats-Unis et l'Angleterre qui réarment gentiment l'Allemagne à la fin des années '30... Les flux financiers n'ont l'odeur que de la poudre. Au rayon du cynisme opportuniste, la France du Front Populaire ferme ses frontières aux réfugiés espagnols, avant de les parquer en dernier recours dans des camps infâmes où beaucoup périront. C'est en somme le post-scriptum à la déclaration des droits de l'homme: tout qui est susceptible d'avoir goûté aux saveurs révolutionnaires doit définitivement disparaître. Et tant pis si Hitler finit quand même par déborder à l'ouest, ça fera de la reconstruction d'après-guerre en plus pour le compte des Etats-Unis. Quant aux déportations et exterminations, faut-il rappeler que les Alliés s'en sont royalement brossés...

René Binamé

"L'unité antifasciste n'a été que la soumission à la bourgeoisie... Pour battre Franco, il fallait battre Companys et Caballero. Pour vaincre le fascisme, il fallait écraser la bourgeoisie et ses alliés staliniens et socialistes. Il fallait détruire de fond en comble l'Etat capitaliste (...). L'apolitisme anarchiste a échoué"

Los Amigos de Durruti, 1937.