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1918-1921 : la Makhnovstchina

Dans la foulée de la révolution d'octobre 1917, les paysans ukrainiens se soulèvent et s'emparent des terres. Mais Lénine, dans le traité de Brest-Litovsk cède l'Ukraine au gouvernement impérial allemand en échange d'un armistice. Les allemands pillent la région et s'attellent à rétablir les anciens maîtres.

Les paysans ukrainiens s'organisent en détachements de partisans, guidés par le paysan Nestor Makhno: c'est la Makhnovstchina. Ils chassent les troupes allemandes, mais sont vite confrontés aux armées blanches contre-révolutionnaires bénéficiant du soutien des gouvernements occidentaux.

Pour Lénine et les bolchéviques, la révolution en Ukraine est un obstacle à l'installation de leur appareil étatique. Mais avant de se débarrasser définitivement de La Makhnovstchina, l'armée rouge l'utilisera et l'usera dans la lutte contre les armées blanches.

La Makhnovstchina n'est pas le seul mouvement révolutionnaire à avoir résisté à l'état bolchévique, Cronstadt par exemple en est un autre. Mais c'est le plus important par son organisation, sa durée et son étendue géographique.



Les mots d'ordre du mouvement d'Octobre 1917 étaient: Les usines aux ouvriers! La terre aux paysans! Tout le programme social et révolutionnaire des masses se trouvaient dans ce mot d'ordre, bref mais profond par son sens: anéantissement du capitalisme, suppression du salariat, de l'esclavage étatiste, et organisation d'une vie nouvelle basée sur l'auto-direction des producteurs.

En fait, le parti bolchévique ne réalise aucunement ce programme, il profite des forces révolutionnaires du mouvement d'Octobre pour ses propres vues et buts. Le capitalisme n'est pas détruit mais réformé, le salariat reste intact, prenant seulement le caractère d'un devoir envers l'Etat.

La situation évolue différement en Ukraine où l'influence du parti bolchévique sur les paysans et les ouvriers a toujours été insignifiante. La révolution d'Octobre y a lieu plus tard, seulement en novembre et décembre, voire même janvier 1918. Les ouvriers chassent les propriétaires des usines. Les paysans, s'emparent des terres des propriétaires fonciers et des koulaks (les paysans cossus). Cette pratique d'action révolutionnaire directe des ouvriers et paysans se développa en Ukraine presque sans obstacles, durant toute la première année de la Révolution.

Le 3 mars 1918, Lénine et Trotsky concluent le traité de Brest-Litovsk avec le gouvernement impérial allemand, ouvrant toutes grandes les portes de l'Ukraine aux troupes austro-allemandes. Elles y entrent en maîtres, et entament une contre-révolution, anéantissant toutes les conquêtes révolutionnaires des paysans et des ouvriers.

Partout, principalement dans les villages, commencent des actes insurrectionnels, en juin, juillet et août 1918. Les paysans se lient de plus en plus entre eux, poussés vers un plan général et uni d'action révolutionnaire par la marche même du mouvement. Les insurrections se font plus fréquentes et les représailles plus féroces, de telles unions des paysans deviennent une nécessité urgente en vue de la destruction générale et complète de la contre-révolution. Le rôle le plus important dans cette oeuvre d'unification et dans le développement général de l'insurrection révolutionnaire au sud de l'Ukraine appartient au détachement de partisans guidé par le paysan Nestor Makhno. C'est la période la plus puissante, le point culminant de l'insurrection révolutionnaire: la Makhnovstchina.

Avec les troupes austro-allemandes, comme plus tard avec les armées blanches ou rouges, les partisans makhnovistes s'en tiennent à une règle générale: exécuter les officiers et rendre la liberté aux soldats en leur proposant de rentrer dans leur pays, d'y raconter ce que font les paysans ukrainiens et d'y travailler pour la révolution sociale.

De novembre 1918 à juin 1919, les paysans de la région de Goulaï-Polé (le bourg natal de Makhno) ne subirent aucun pouvoir politique et établirent la commune de travail libre et les soviets libres des travailleurs (conseils). C'est aussi une faiblesse du mouvement de continuer à définir l'être humain et social uniquement par son travail, dans le cadre de structures plus syndicales que révolutionnées.

En janvier 1919 ont lieu les premiers affrontements avec les troupes blanches, contre-révolution armée issue du régime tsariste et soutenue par l'Occident afin de rétablir l'ancien régime. La partie devient très serrée pour la Makhnovstchina. Les makhnovistes accepteront de placer leurs détachements sous le commandement de l'armée rouge, qui utilisera sans cesse leur redoutable efficacité militaire comme bouclier contre les troupes blanches.

"Lorsque les troupes blanches exerçaient une forte pression sur l'armée makhnoviste, celle-ci opérait souvent une rapide retraite, en s'efforçant de disparaître du champ de vision de l'ennemi, puis l'attaquait immédiatement par l'arrière, en ayant pris soin de laisser à l'avant une unité qui servait d'appât aux blancs. C'est par de telles attaques, rapides, puissantes et inattendues que les rouges se firent souvent battre. Quand une unité blanches pensait avoir défait les makhnovistes et croyait parachever son succès en les poursuivant, elle se trouvait souvent en réalité prise à revers. Si cette tactique échouait, les makhnovistes, soumis à la pression constante de l'ennemi, dispersaient dans toutes les directions leurs unités en différents groupes, désorientant complètement l'ennemi. Parfois ces troupes se disséminaient eux-mêmes en régiments, ceux-ci en sotnias et ainsi de suite jusqu'à de toutes petites unités tactiques. En 1921, toute l'Ukraine grouillait de tels détachements makhnovistes qui, tantôt s'unissaient en une force unique, tantôt se disséminaient de nouveau dans le pays et, enterrant leurs armes, se transformant en paisibles villageois" (Koubanine)

Pourtant, pour Lénine et Trostky, la Makhnovstchina, avant d'être une alliée, est d'abord un obstacle au pouvoir de l'état bolchévique en Ukraine mais, pire, elle est aussi un dangereux exemple de révolution dans les actes, refusant tout centralisme étatique. Les makhnovistes ne prendront que trop lentement conscience de la ferme volonté de Moscou de les éliminer dès que possible.

Dès que les armées blanches furent défaites, l'armée rouge, forte de son écrasante supériorité numérique et matérielle, écrasa la makhnovstchina.

Au terme d'interminables déboires en Roumanie, Pologne, Allemagne, Makhno arrive finalement à Paris début 1925. Les écrits de son camarade Archinov l'ont précédé dans la capitale, et avec eux sa réputation. Très éprouvé physiquement par ces années de lutte (dont il lui reste une indélogeable balle dans le pied), sans aucune autre ressource que la précaire solidarité qui s'organise autour de lui, Nestor Makhno s'installe avec sa femme et leur fille. Il entreprend à nouveau, peu à peu, des contacts. Archinov a quant à lui relancé la publication de la revue Dielo Trouda (La cause du travail), et fonde avec Makhno le Groupe des Anarchistes-communistes Russes à l'Etranger (GARE).

En 1926 est publié le projet de "Plate-forme organisationnelle de l'Union Générale des Anarchistes", où Archinov et ses camarades tentent de tirer systématiquement les leçons de leur expérience de lutte en Ukraine, en particulier concernant la carence organisationnelle et théorique.

Malgré ses faiblesses (notamment sur la question du travail), ce projet de Plate-forme demeure riche et relativement sans équivalent. Il n'a malheureusement pas donné lieu aux espérées mises au point collectives. L'ancien camarade makhnoviste Voline accusa ses auteurs d'autoritarisme, voire de bolchevisme (!!). Notons que Voline finira par brûler des manuscrits inédits de Makhno après la mort de celui-ci, besogne éminemment reluisante. Les libertaires français ont également réservé un fort mauvais accueil au projet de Plate-forme, peu enclins à remettre en cause le nébuleux fourre-tout syndicaliste/individualiste qui sévit encore aujourd'hui parmi eux. Au compte de ces détracteurs figura l'illustre Sébastien Faure (voir son "Révolte" sur ce disque), personnage assez contradictoire.

Les anarchistes n'ont guère tiré les leçons de leur échec dans la révolution russe et de l'expérience de Makhno. En fait, ce débat revient périodiquement dans l'histoire de l'anarchisme et y connaît la même évolution cyclique, aboutissant au refus de toute autorité et de toute organisation, jusqu'à ce qu'une nouvelle situation révolutionnaire accule les anarchistes à l'engagement. La démarche de Makhno était la conséquence nécessaire de sa participation à la guerre révolutionnaire. Il était fatal qu'il ne fut compris que par des militants anarchistes qui se trouvaient confrontés au même dilemme.

Hors de vue des troquets parisiens se profile un autre terrain de lutte, l'Espagne, où l'anarchisme s'implante depuis le début du siècle notamment dans les campagnes pauvres.

Les entretiens que Makhno a en 1927 avec Buenaventura Durruti et Francesco Ascaso sont les seuls appuis réels qu'il reçoit. Les deux anarchistes espagnols sont en accord avec les idées de la Plate-forme. Le combat mené par Makhno leur paraît exemplaire et ils lui demandent des précisions sur l'organisation militaire d'une insurrection, conseils que Durruti mettra en application en Aragon, en 1936, dans le développement de communes rurales autant que dans la direction de sa fameuse Colonne qui n'est pas une armée mais une association révolutionnaire née du mouvement syndical.

Ces contacts politiques avec l'Espagne seront, in extremis, les derniers qu'aura entretenu Makhno, avant d'être rattrapé par la solitude et la maladie. Hospitalisé à Tenon en mars 1934, il meurt le 25 juillet et est incinéré au Père-Lachaise (où sa tombe est toujours visible)

René Binamé

" Vaincre ou mourir -voici le dilemme qui se dresse devant les paysans et les ouvriers de l'Ukraine au présent moment historique. Mais mourir tous nous ne pouvons pas, nous sommes trop. Nous, c'est l'humanité. Donc nous vaincrons. mais nous ne vaincrons pas pour répéter l'exemple des années passées, remettre notre sort à de nouveaux maîtres; nous vaincrons pour prendre nos destinées dans nos mains et arranger notre vie par nos propres volontés et avec notre vérité "

tiré de l'un des premiers appels de Makhno